Solange, A seat at the table

Cette entité musicale que forme le nouvel album de Solange se traduit par les nombreuses collaborations artistiques (Raphael Saadiq, André 3000, Kelly Rowland…), mais aussi par son engagement pour une cause actuelle, celle de la situation de la communauté noire aux États Unis. Véritable lettre ouverte sur l’affirmation de soi, mais aussi sur la condition humaine, sur fond d’injustices raciales qui tourmentent les États-Unis depuis plusieurs mois. Focus sur l’album qui a rythmé ce début d’automne.

Quand la musique s’engage

Dans « A seat at the table » Solange ne se contente pas seulement de dénoncer l’injustice vécue par la communauté noire dans son pays, elle déploie au travers de ses paroles une rébellion en filigrane, en faveur de son intégrité en tant que femme noire. Comme dans la chanson « Don’t touch my hair » en duo avec le talentueux chanteur Sampha. Solange défend quiconque de toucher à ses cheveux, et dans le même temps à sa fierté (don’t touch my pride).
Saint Heron records, c’est le nom du label dirigé par la jeune femme. Cette maison de disque rassemble des artistes de la communauté noire qui produisent essentiellement du R&B. Le label se décrit d’ailleurs comme un «Nouveau mouvement visionnaire de R&B contemporain ». Ce mouvement artistique est mené par des artistes indépendants qui partagent leurs voix et leurs paroles à travers une musique engagée.

Le retour du format album

L’écoute de cet album nous plonge dans l’univers de l’artiste aux sonorités orchestrales teintées de beats R&B, notamment dans « Cranes in the sky » ou encore « Where do we go ».
Le dernier opus de Solange regorge d’inventivité à la fois en ce qui concerne les paroles mais aussi la musicalité, très représentative de la culture soul/funk de la jeune artiste, comme dans « Junie » notamment.

L’album est parsemé d’interludes entre les tracks : « Dad was mad », « Tina taught me », « This moment », qui sont comme des parenthèses dans lesquelles témoignent les proches de l’artiste. Dans « Tina Taught me » c’est la mère de Solange qui prend la parole, elle exprime sa fierté et son amour de la culture noire, mais aussi son regret de ne pas pouvoir la célébrer sans être stigmatisée. On trouve également le témoignage de son père, dans « Dad was mad », qui s’exprime sur le racisme dont il a été victime durant son enfance. Ces deux contributions à l’album montrent la volonté de l’artiste d’inscrire ses origines dans son oeuvre.
La disposition de l’album force l’auditeur a se plonger entièrement dans l’écoute de ce dernier, ce qui le rapproche des anciennes pratiques de l’écoute du CD, qui aujourd’hui, sont révolues. On retrouve cette disposition des morceaux notamment chez Blood Orange dans Freetown sound (autre album engagé pour la communauté noire, et lui aussi ponctué d’interludes).
Si Solange met son talent au service d’une cause humaniste, elle ne néglige cependant pas ses nombreuses collaborations éclectiques (Raphael Saadiq, Kindness, la chanteuse Kelela mais aussi le rappeur Lil Wayne…), qui font de l’album une œuvre complète.

Un contexte évocateur

Récemment, l’artiste a publié un essai intitulé And do you belong? I do. Ce travail est inspiré d’un incident qui aurait eu lieu lors d’un concert de Kraftwerk où la chanteuse s’est vue recevoir l’ordre de quatre femmes de s’assoir alors qu’elle dansait. Solange prend notamment cet exemple pour dénoncer le malaise que peuvent ressentir certaines personnes noires dans des milieux majoritairement blancs. Ce témoignage s’inscrit dans un contexte tumultueux sur fond de problèmes racistes que traversent spécialement les États-Unis.
Sujet de grandes tensions actuelles aux États-Unis avec les nombreux cas de victimes de bavures policières, la communauté noire américaine traverse une nouvelle fois dans son histoire une injustice qui se heurte au mutisme des autorités gouvernementales.
« Black lives matter », « les vies noires comptent » en français, est un mouvement considérable mené par une partie de la communauté black aux États Unis contre les erreurs policières qui ont causé la mort de dizaines de personnes ces dernières années. Ce qui au départ n’était qu’un hashtag diffusé en masse sur le web va devenir le cri de ralliement d’un nouveau mouvement mené par de jeunes anti-racistes américains. Cet élan de contestations résonne d’autant plus qu’il est largement relayé sur les réseaux sociaux. Ces expositions médiatiques donnent aux événements une autre dimension, notamment grâce aux nombreuses vidéos relayées sur Facebook et Périscope d’arrestations policières armées, qui dérapent trop souvent en homicides. Parmi elles, on compte notamment la mort de Philando Castile, au mois de juillet dans le Minnesota. Ce « simple contrôle routier » a dérapé lorsqu’un policier a utilisé son arme pour tirer sur cet homme. La scène a d’ailleurs été filmée et relayée sur les réseaux par la compagne de la victime.

A travers des morceaux comme « Don’t touch my hair » ou encore « F.U.B.U (for us by us) », Solange choisit d’aborder le sujet de façon mélodieuse avec des paroles lourdes de sens qui prônent l’affirmation de l’identité dans une société injuste. L’album est un condensé de savoureuses mélodies ponctuées par des textes engagés qui montrent la difficulté d’être une femme noire encore aujourd’hui.

A seat at the table vaut le détour et prouve que la jeune artiste indépendante n’a rien à envier à sa célèbre grande sœur…

Solange, A seat at the table, Saint/Columbia, 2016.
Pour aller plus loin – SOLANGE – CRANES IN THE SKY (KAYTRANADA DJ EDIT) —> ICI

Crédits image :

Carlota Guerrero.

Léa Bernabeo

Passionnée de musique et de télé, j'aime aussi les bons livres et le ciné.

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