Petites tactiques de discours politique

Inutile d’être fin observateur pour remarquer qu’en période de campagne électorale, ondes et écrans regorgent de débats et d’interventions politiques. S’ils passionnent certains, ces débats laissent à beaucoup un goût amer de « and so what ».

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Alain Bentolila y consacre un passage de son livre Le Verbe contre la barbarie, publié en 2007. Synthétique, clair et efficace, il décrypte les procédés grammaticaux qui permettent de « produire un phrase complète et correcte tout en évitant soigneusement de dévoiler qui fait quoi, où et quand. » Ces procédés grammaticaux sont au nombre de trois.

Il y a tout d’abord la « nominalisation » c’est à dire « fabriquer un nom à partir d’un verbe ». Par exemple « engagement » permet d’éviter de dire qui s’engage et de citer des personnes en particulier. Utiliser le verbe « s’engager » aurait en effet obligé le locuteur à nommer les sujets.

Dans la même lignée, l’utilisation de la voie passive sait elle aussi rendre de précieux services. « Elle permet de ne pas désigner le responsable d’une action, car, contrairement au sujet du verbe actif, le complément d’agent du verbe passif n’est pas obligatoire ». L’engagement peut ici aussi s’avérer être une bonne illustration. « Les engagements seront tenus », fort bien mais par qui ? La voie passive permet d’esquiver avec élégance ces questions inconfortables.

Et troisième botte secrète, « l’exclusion systématique des compléments circonstanciels de lieu, de temps, de manière, de cause ou de moyen. » Particulièrement efficace, cette tactique éradique la volonté d’inspecter la véracité des informations (tout simplement parce qu’il n’y a rien à vérifier). Cela permet également de « donner à la phrase une valeur de vérité générale difficilement contestable. »

Cela peut paraître caricatural mais Bentolila précise que dans les discours politiques il y a « deux fois plus de passif que dans une conversation normale ; trois fois plus de nominalisation et cinq fois moins de compléments circonstanciels. » L’ami Quintilien en serait accablé !

Pour Alain Bentolila, « la langue permet ainsi d’exhiber tout comme elle permet de dissimuler »… alors affutons nos oreilles !

Image de couverture : © JULIEN CASSAGNE/IP3/MAXPPP

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