Meurtrier ou justicier, président ou dictateur, qui est vraiment Rodrigo Duterte ?

Président philippin en exercice depuis le 30 juin 2016, Rodrigo Duterte est un homme excessif. Politique « coup de poing », phrases plus que choquantes, élu président haut la main, les médias occidentaux dessinent cet homme comme le prochain dictateur d’Asie. On vous dresse ici, l’ensemble des choses qu’il faut savoir pour se faire une opinion.

Un président meurtrier

Le samedi 3 décembre 2016, Donald Trump aurait appelé Rodrigo Duterte pour le féliciter de la guerre qu’il mène contre la drogue aux Philippines et lui dire qu’il agit avec la bonne méthode. En effet, le combat contre la drogue est le point central de la politique du nouveau président philippin. L’enjeu pour lui, c’est de baisser la criminalité et par tous les moyens. Lorsqu’il était en campagne pour la présidence, il avait promis une prime à tous ceux qui « abattraient » des narcotrafiquants et une autre pour chaque drogué qui accepterait d’arrêter son addiction. Et les résultats sont là. Selon la chaîne philippine ABS-CBN, du 10 mai 2016 (jour de la victoire de Duterte aux élections) au 15 juillet 2016, 408 personnes « liées à la drogue » ont été abattues par la police ou par des milices. Plus récemment, les forces de l’ordre philippines ont déclaré que depuis le mois de juillet, il y a eu 3600 arrestations associées aux trafics de drogue et 120 000 personnes qui se sont rendues elles-mêmes aux autorités. Ainsi, le président parvient, pour la population philippine, à de bons résultats dans sa lutte anti-drogue, sans pour autant baisser la criminalité puisqu’il appelle les gens à tuer les narcotrafiquants. Peut-on alors parler d’une bonne méthode comme Trump ? Rien n’est moins sûr.

« Si vous exercez une activité illégale dans ma ville, si vous êtes un criminel ou un syndicat qui s’en prend aux innocents, tant que je suis maire, vous êtes une cible légitime d’assassinat. »

Et pourtant, s’il a réussi à gagner la confiance de la population, c’est grâce aux résultats qu’il a obtenu en tant que maire de la ville de Davao pendant plus de 22 ans. Davao c’est la plus grande ville des Philippines par sa superficie. Elle compte plus d’1,5 million d’habitants. Elle est passée de la ville la moins sécurisée du pays à la plus sûre. Pour cela, l’ancien maire a établi des escadrons de la mort c’est-à-dire des groupes armés, secrets, qui exécutaient ou enlevaient tous les délinquants de la ville, que le délit soit important ou non. Depuis que ces escadrons sont mis en place en 1990, 1000 personnes ont été tuées dont de nombreux enfants. A l’image des Damas en Blanco à Cuba, les mères de ces enfants tués, sont désemparées contre le régime. Le nouveau président préfère les exécutions aux arrestations comme il le revendique en 2009 : « Si vous exercez une activité illégale dans ma ville, si vous êtes un criminel ou un syndicat qui s’en prend aux innocents, tant que je suis maire, vous êtes une cible légitime d’assassinat. »

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©Inquirer.net

Mais il a exercé également toute une politique sociale en achetant des dizaines d’ambulances pour répondre aux problèmes des hôpitaux, en interdisant de vendre, de servir et de consommer de l’alcool entre 01h00 et 08h00 tous les jours, et en créant des centres de désintoxications ouverts 24h/24h. S’il a gagné les élections, c’est avant tout parce qu’il a parlé aux plus démunis, à ceux qui se sentent lésés et qui n’ont pas ressenti le changement de leurs conditions de vie alors que le pays était à une croissance de 6%.

Un réel programme social

Le 10 mai 2016, Rodrigo Duterte du Parti Démocrate est élu avec 39,01% devant Mar Roxas du Parti Libéral (23,45%) et Grace Poe du Parti Indépendant (21,39%). Il devient donc à l’âge de 71 ans, le 16ème président des Philippines pour les six prochaines années, avec une élection dont le taux de  participation était de 78,4% et qui se déroule en un seul tour.

Son programme est loin d’être aussi fou qu’on le dit. Outre la baisse de la criminalité qui passe par de nombreux meurtres, il est d’abord pour la poursuite de la paix avec les groupes armés musulmans et se lance dans un combat contre la discrimination. De plus, il souhaite réduire les inégalités entre les différentes classes sociales. 33% de la population vit sous le seuil de la pauvreté alors que la croissance oscille entre 5,8% à 7,1% entre 2012 et 2015 selon le FMI, et depuis sa victoire en mai, la bourse de Manille a progressé de 12%, de quoi présager une nouvelle croissance pour l’année 2017. Rodrigo Duterte soutient aussi ouvertement la contraception dans un pays où 80% de la population est catholique. Il veut limiter le nombre d’enfants par couple à 3 en développant l’éducation sexuelle dans les écoles mais aussi en s’appuyant sur une politique de prévention et de contraception auprès de la société. Mais surtout, il se distingue dans la classe politique philippine en défendant les droits des LGBT et en se plaçant pour le mariage homosexuel. Sa politique se place clairement comme progressiste et ne s’inscrit pas dans le populisme que nous connaissons dans les pays occidentaux.

©AFP/GETTY
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Le roi des punchlines

« Hitler a massacré trois millions de juifs. Bon, il y a trois millions de drogués aux Philippines. Je serais heureux de les massacrer. »

Ce qui fait de lui un dictateur auprès des médias, ce sont ses nombreuses punchlines. En effet, que ce soit pendant sa campagne ou après son élection, il dit ce qu’il pense sans aucune barrière.

En 2012, il avait promis une récompense de 125 000 dollars à celui qui lui apporterait la tête d’un chef de gang présumé. Il donnerait 24 000 euros supplémentaires si la tête était livrée « dans un sac de glace pour qu’elle ne sente pas trop mauvais. » Ensuite, après qu’il a appelé à tuer les narcotrafiquants, lors de ses discours de campagne il répète « Oubliez les droits de l’Homme. Si je deviens président, ça va saigner », et il évoque la possibilité de se gracier lui-même pour les meurtres de masse qu’il a commis à Davao. Plus trash encore, le 17 avril 2016, il plaisante sur le viol et le meurtre d’une religieuse australienne par des prisonniers en 1989, à Davao, en disant « J’ai vu son visage et je me suis dit « Putain quel dommage ! Ils l’ont violée, ils ont tous attendu leur tour ». J’étais en colère qu’ils l’aient violée, mais elle était si belle. Je me suis dit « le maire aurait pu passer en premier.» » Contre l’Eglise, il a continué à provoquer en disant « Il nous a fallu cinq heures pour aller de l’hôtel à l’aéroport. J’ai demandé qui on attendait. Ils ont dit que c’était le pape, je voulais l’appeler. Le pape, fils de pute, rentre chez toi. Ne viens plus en visite. »

Devenu président il n’hésite pas à continuer à provoquer. S’exprimant lors d’une conférence de presse en septembre 2016, il s’emporte sur les remarques que risquait de lui faire Barack Obama sur les droits de l’homme et déclare « Il faut être respectueux. Il ne faut pas se contenter de balancer des questions et des communiqués. Fils de pute, je vais te porter malheur dans ce forum. » Enfin, la dernière grande frasque date du 1er octobre 2016, lorsqu’il se compare à Hitler en disant « Hitler a massacré trois millions de juifs. Bon, il y a trois millions de drogués aux Philippines. Je serais heureux de les massacrer. »

Rodrigo Duterte est bien l’homme excessif qu’on vous avait annoncé. Agissant avec fermeté, parlant librement, mais étant avant tout social, il est un phénomène mondial qui se joue de la communication pour qu’on parle de lui et de son pays. Alors sera-t-il le nouveau dictateur d’Asie ? On vous laisse vous faire votre opinion, toujours est-il que l’homme n’est ni totalement fou, ni totalement bienveillant.

Image de couverture : ©Telegraph/AP

Julien Rizzo

Aime l'actualité, les médias, la culture... Être journaliste d'après lui c'est être au plus près de la société et en même temps s'en éloigner. Sa citation préférée « Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus que de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie » d'Albert Londres. Lien LinkedIn : https://www.linkedin.com/in/julien-rizzo-51387a12b

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